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19 septembre 2014

Jerome Rothenberg "Khurbn"

Jerome Rothenberg
Khurbn
(Editions Caractères, 2014)

Disponible ou sur commande dans (toutes) les (bonnes) librairies et sur le site de l'éditeur...


Extrait :

15
PERORAISON POUR UNE VILLE MORTE

(mai 1988) "Par cette route tu vins..."


1
que te dirai-je douce ville ?
que le mal est encore en toi
que les morts continuent de mourir
n'y a-t-il pas de fin au mourir ?
à cela les disparus auraient eu réponse :
un mariage dans un cimetière
pour toi douce ville
ils auraient parlé ceux qui ne sont plus parmi nous
& se seraient révélés dans leur splendeur
auraient dansé pêle-mêle
sur tes pierres douce ville
les vivants & les morts unis     des plumes
auraient volé comme des plumes
de leur doigts     non     comme de l'or     comme des roses
comme tout conseil rabattu
qu'oncles et pères nous prodiguaient
     ils nous prodiguaient l'ordre
de rappeler ton image à la vie
douce ville leurs voix pépiant
comme des chauves-souris au-dessus de vos petites maisons
est-ce donc là le son que fait le souffle
dans l'ultime halètement des morts
après avoir vécu toute une vie sous l'eau
remontant à la surface pour inspirer l'air, pour se trouver
en pologne dans les champs vides
baigneurs dont les corps avaient été déchiquetés
& vous fuyant     leurs longues entrailles
pendantes, cherchant les forêts oubliées
les maisons & la consolation
qu'apporte la mort     les enfants en rondes
dansant     langues arrachées     la prairie jadis ouverte
enfermée dans la mémoire maintenant douce ville
les hurlements des cousins portés par le vent
perdus dans les villes chrétiennes
dans les rêves que font de vous les vieillards
chaque nuit douce ville ils quittent leurs lits
comme des enfants     braillant     leurs mots
collés dans leurs barbes comme du miel
qui dérivent le long de la rue brok par delà l'église russe
la maison massive du docteur juste à côté
en brique blanche dans leurs rêves     qui glissent
le long de la place napoléon ô ses petits vergers son petit parc
où les amoureux se promenaient jadis avec leur amoureux
     des enfants
attrapent toujours des poissons dans ton petit étang
sa surface toujours verte d'algues
ô le tintement des cloches d'église - bimbom - dans l'air gelé
qui appellent la mort     ô mort     ô photographe pâle
ô photos de la douce ville imprégnée de sang
ô les photographies de ses rues de ses gens évanouis
ô errants qui erraient     ô corps des morts lointains qui y demeurent
ô visages ô images jaunies sourires perdus ô petites filles s'enlaçant l'une l'autre
dans des photographies impérissables     ô la vie s'estompant
en images de vie     toi belle et pure     douce ville
je te somme je te somme de répondre


2
 Je suis venu ici chercher l'os de mon grand-père (dis-je). Le jour s'est immiscé. La ville n'était plus vide quand nous la traversâmes. Alors le vieil homme cracha - doucement - à travers sa barbe. Je suis venu chercher l'os de mon fils. (Quelqu'un a-t-il mentionné un souffle de vie sous ses maisons un mouvement dans le sol de vers ou de chenilles ?) Dites aux Polonais de venir à moi. Je suis boulanger et enfant. Je n'ai personne pour m'arracher à ces ténèbres.
 Puis il demanda - ou était-ce moi qui demandais pour lui ? Y avait-il des Juifs jadis ici ? Oui, répondirent-ils, ils étaient sûrs qu'il y en avaient eu, mais personne ici ne s'en souvenait. A quoi un juif ressemblait-il ? demandèrent-ils. (L'oeil arraché de son orbite pendait sur sa joue.) Avait-il des cheveux comme ceux-ci ? demandèrent-ils. Comment parlait-il si jamais il parlait ? Un juif était-il grand ou petit ? De quel façon célébrait-il le jour du Seigneur ? (Une âcre odeur de chair humaine brûlée nous suffoquait.) Est-il vrai que des Juifs viennent parfois la nuit & font tourner le lait des vaches ? Certains parmi nous les ont vu dans les prairies - au-delà de l'étang. Ils portent de longs caftans et n'ont pas de visage. Leurs femmes ont des seins pointus et de longs poils noirs autour des mamelons. La nuit elles pleurent. (Leurs têtes enfoncées dans les cuvettes les visages couverts d'excréments). Personne n'est sûr encore qu'ils existent. (De plantes au fond d'un lac sa surface couverte d'une épaisse couche de glace).
 Ils parlèrent & se turent. parlèrent & se turent de nouveau. S'il y avait un histoire ils ne pouvaient la retrouver - ou une carte. Le cimetière ils savaient avait disparu, les morts dispersés. (Les jours d'été il arrivait que les enfants creusant sur la place du marché trouvent un os parfois.) Et les boutiques ? demandâmes-nous. Les échoppes ? Le peuple de miel ? Disparus, disparus sous terre, dirent-ils. Les noms rouges & les noms de fleurs. Les noms roses. (Il y avait jadis un peuple, dirent-ils, que nou sappelions les vieux croyants. Un peuple avec des barbes noires et de syeux ridés comme des raisins desséchés. Ils sortirent de terre et vécurent parmi nous. Quand ils marchaient leurs corps se pliaient comme les vôtres et raclaient le sol. Ils avaient six doigts à chaque main. La peau des vieillards quand on l'effleurait ressemblait à celle des femmes. Un jour ils creusèrent un trou et retournèrent sous terre. Ils y vivent jusqu'aujourd'hui.)
 La pompe du village dont vous nous avez parlé se trouve derrière la mairie (nous dirent-ils). Le reste n'était que rêve.


3
(Selon la gematria)

une roue
teintée de rouge

une apparition

mise à l'écart

tirée d'un four

Ostrow-Mazowiecka
          Pologne / 1988

***


Ecrit lors d'un voyage sur la terre d'origine du poète en Pologne, Khurbn peut être considéré comme le pendant concret de Pologne/1931 (traduit et publié chez le même éditeur en 2012, c'est un poème épique où Jerome Rothenberg se livre à une "reconstruction" fragmentaire de la Pologne et de la culture yiddish passée par le filtre de son érudition et de la distance). Car cette Pologne, c'est Ostrow-Mazowiecka, c'est un champ de pierres, le vide, l'absence, des maisons disparues, les traces dans la boue, c'est l'oncle partisan qui apprenant que femme et enfants avaient été assassinés à Treblinka se saoûle puis se fait sauter le caisson. Khurbn (qui est le mot yiddish - le seul qu'il puisse comprendre - pour désigner l'Holocauste), c'est la poésie comme une ombre lourde et planante du langage des morts...

On ne présente plus Jerome Rothenberg.
De nombreux documents écrits et diverses performances sont consultables sur Ubuweb.
En français, on peut (on doit) lire :
Poèmes pour le jeu du silence (Christian Bourgois, 1978)... à chercher
Après le jeu du silence (cipM, 1991)
Les variations Lorca (Belin, 2000)
Un Nirvana Cruel (Editions Phi, 2002)
Le Livre du Témoignage. Charmes et gris-gris (Charles Moreau Éditions, 2002)... à chercher
Pologne/1931 (Editions Caractères, 2012)
Indiens d’Amérique du Nord (Textuel. collection L’oeil du Poète, 1998)
Les Techniciens du sacré (José Corti, 2008)
Saluons au passage le magnifique (et énorme) travail de traduction "recontextualisée" pour le paysage poétique français actuel (les notes consituent un livre dans le livre) effectué par Yves Di manno pour cette dernière anthologie (dont on peut consulter le très riche et instructif dossier de presse sur le site des éditions José Corti ici). Hop !