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15 avril 2015

Kenneth White "Territoires chamaniques" Lionel Marchetti

Kenneth White
Territoires chamaniques
(Héros-Limite, 2007)

Disponible ou sur commande dans (toutes) les (bonnes) librairies...



Extrait :

Le chemin du chamane




Je fus appelé dehors
le grand ciel m'a parlé
le bois noir m'a parlé
le feu m'a parlé
je fus appelé dehors




je n'avais nulle envie de partir
une fille commençait à me sourire
je n'avais nulle envie de partir
mais je fus appelé dehors









j'ai jeûné neuf jours
et puis neuf jours
puis encore neuf jours









j'ai vu la lune croître et décroître
j'ai vu le sentier du vent
j'ai vu une rivière dans le ciel
j'ai vu un vol d'étoiles bleues
j'ai vu une mer
brumeuse et laiteuse
et des îles peuplées d'oiseaux









je dormais dans les racines d'un arbre
et faisais beaucoup de rêves :
un langage étrange, bien étrange
comme un millier de feuilles frémissantes









rumeurs et nébuleuses
nébuleuses et rumeurs









j'ai rêvé que mes yeux
étaient sortis de ma tête
ils étaient partis se rouler
dans les vagues de la mer
ils me sont revenus plus verts









j'ai rêvé que mes os
étaient sortis de mon corps
pour danser un gigue
sur une montagne couverte de neige
ils me sont revenus plus blancs, plus forts









depuis, je sais danser
et je me sens chez moi
dans la vie et dans la mort.









Voici un voyage que je fais souvent 

d'abord, je pars vers le sud
monte dans la grande montagne
puis descend vers le désert rouge
aucun corbeau ne pourrait le traverser
je le traverse, en chantant









j'arrive à une autre grande montagne
le sommet en est parsemé d'ossements
je ne m'en soucie pas
je poursuis mon chemin

après la montagne, une mer
pas moyen de passer mais, tiens, voici un pont
un pont mince comme un fil
il faut être prudent, prudent
beaucoup d'ossements au fond de cette mer aussi









j'arrive devant une maison immense
à la pote un chien méchant 
grr, grr
je le contourne tout doux, tout doux
et me présente devant le roi des morts









en me voyant, le vieux s'écrie :
les bêtes à cornes n'arrivent pas jusqu'ici
les bêtes à plumes n'arrivent pas jusqu'ici
comment un petit rien du tout comme toi
a-t-il pu arriver jusqu'ici ? 









je suis chamane, que je lui dis
OK, dit-il, qu'est-ce que tu veux ?
voir le fin fond des choses, que je réponds.









Cette fois
je m'en vais sous la mer
plus bas, plus bas
il faut poursuivre le chemin









eaux troubles




eaux bleues
eaux vertes
troubles, troubles




difficile de respirer
difficile
de respirer









je voyage sur le dos d'un canard
nous sommes descendus
dans le monde profond de la mer

voici une caverne
une caverne remplie d'algues
dans la caverne une femme
une femme très belle
c'est la Dames des Poissons









enchanté, lui dis-je
mais, hélas, je suis pressé
je dois vite remonter à la surface

splouch !









Ce matin
je suis monté au Grand Ciel




au ciel rouge
j'ai lutté avec un ours




au ciel jaune
j'ai parlé avec un loup




au ciel vert
j'ai regardé un serpent dans les yeux

au ciel bleu
j'ai nagé avec une baleine

au ciel blanc
j'ai dansé avec une grue









arrivé au Grand Ciel
je vole comme une oie sauvage
dans la lumière absolue

hé ! hé ! hé !









je frappe le tambour
et les oiseaux s'assemblent autour de moi
les oiseaux tournoient dans l'air
écoutez le bruit de leurs ailes !









voici la mouette qui parle par ma bouche 
ka kayakaya ka !




voici le corbeau
kra krarak krarak !




voici le héron
fraak fraak fraak !
et voici la grande oie blanche
kaïgaïkak kaïgaïkak !

je danse la danse des oiseaux
voyez mes ailes
je vole de lieu en lieu
les ailes fermes dans le vent
je monte haut, très haut dans le ciel
avec l'aigle des mers
avec le fou de l'océan









plus haut, toujours plus haut




je ne suis plus à présent
qu'un silence en mouvement.










Traduit de l'anglais par Marie-Claude White.
Illustration : Le voyage du chamane. Dessin. Région de l'Altaï.

***

Photographie : Marie-Claude White

Ce livre réunit deux volumes épuisés initialement publiés aux éditions PAP : Le Monde blanc (1989), un ensemble de textes "premiers" - comme on dit de l'art - choisis et (re)traduits après plusieurs années plongées dans les chrestomathies ethnologiques et Le chemin du chamane (1990), un magnifique poème de l'auteur - grave et drôle - qui en véhicule tous les éléments dans l'espace contemporain (un champ moderne). À la lisière des glaces, une séquence de poèmes inédits de 1990 ainsi qu'une série d'illustrations tirées d'études de préhistoire et d'anthropologie (répertoriées et présentées en fin de volume) complètent cette très belle réédition.
C'est un travail qui a "naturellement" une forte résonance avec l'immense anthologie de Jerome Rothenberg, Les Techniciens du Sacré (José Corti, 2008), même si l'érudition de Kenneth White semble d'abord plus exaltée (un choix réduit et l'absence d'appareillage critique témoignent surtout d'une volonté de laisser l'espace ouvert à toutes les "errances", là où Jerome Rothenberg s'emploie à une cartographie poétique plus détaillée. Géopoétique pour l'un, Ethnopoésie pour l'autre) et que leurs oeuvres arpentent des territoires esthétiques très différents. Ces traversées minutieuses (véritables investigations) des textes immémoriaux ont d'abord l'ambition de tracer toute leur complexité jusqu'à les lier à des questions qui continuent de redéfinir et d'agiter le champ poétique (et plus largement sociétal) contemporain. Non plus simplement des réminiscences donc, mais d'une façon plus politique, un engagement total du vivant.

Pour tout apprendre sur Kenneth White, il faut explorer son site ici et se reporter au moins à son anthologie personnelle Un monde Ouvert (Poésie/Gallimard, 2007). Hop !

***

Lionel Marchetti Le chemin du chaman (1991)

***

Photographie : Echopolite

Le compositeur et poète Lionel Marchetti s'est pour ainsi dire tenu à cet engagement dans une pièce de musique concrète à la fois complexe et immédiate, basée sur le texte de Kenneth White dit par Frédéric Malenfer : Le chemin du chaman (1991). Dressée sur le fil tendu d'une narration presque psalmodiée agitée par le cri animal et d'une abstraction inquiète, la technicité du geste toujours rugueux, presque instinctif, s'efface pour laisser la vibration sonore devenir un corps quasi immanent au texte; en tout cas une rémanence pénétrante bien plus que son interprétation figée (empêchée par la multiplicité des sources sonores structurées dans un continuum de tableaux et de mouvements). Cette pièce de Lionel Marchetti, très singulière (on y "sent"  le compositeur, littéralement, intimement : son geste, son regard, sa respiration...) est comme un tertium non data, un ensemble de perspectives nouvelles tracées par l'échange entre une avant-garde fondée dans les technologies de son siècle et leurs détournements (la musique concrète reste un moteur d'invention musicale dont les méthodes irradient un large pan des musiques contemporaines, en dialogue constant avec d'autres pratiques artistiques) et une poétique primordiale, une sensibilité "élémentaire". Elle est en ce sens exemplaire du travail mené par Kenneth White et Jerome Rothenberg. On ne pouvait pas passer à côté...

Pour tout savoir sur Lionel Marchetti dont l'oeuvre très dense est constituée de plusieurs chefs-d'oeuvre absolus (Adèle et Hadrien, Kitnabudja Town, La grande vallée, Riss (l'avalanche)... des classiques !) et de plusieurs essais sur la musique, il faut explorer sa page Bandcamp ici. La majorité de ses disques et livres (tous recommandés sinon indispensables) sont distribués par Metamkine. Et Hop !