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18 avril 2015

Bruno Montels (VII) "Le présent est la fuite des significations..."

Bruno Montels

LE PRESENT EST LA FUITE DES SIGNIFICATIONS...

(inédit)

le présent est la fuite des significations et parfois j'ai un accès de sens parfois aussi quand tu me téléphones pour une lecture (où et quand ? payée ou non ?) plutôt que de relire un ancien texte (ce que je fais parfois pour reprendre d'une toute autre manière une lecture qui ne m'a pas convaincu pour essayer un nouveau déchiffrement ou tout simplement par pure paresse) ou écrire pour l'occasion je démêle ce qui se fabrique sur la table matière à donner de mes nouvelles je me demande comment lire ces phrases et je les transforme je hurle je lis sur tous les tons je trouve des prises des noeuds des intensités je souligne des mots accents virgules je marque des hoquets je gribouille annote
le jour de la lecture tout cela perd de son évidence je me jette alors dans le texte utilisant mon trac m'appuyant sur le souffle pour chercher des lignes de force me dégager décharger de la tension je titube dans la voix et je tente des variations comment ai-je pu le lire ? est-il lisible maintenant ? je suspends mon souffle entre ins- et expiration au point d'évanouissement je déplie les tempos j'accélère je ralentis j'accentue
une urgence me tient promesse de plaisir intensité due à l'engagement physique exacerbation d'une présence absence difficile à dire je tente d'arracher la voix (ce qui se dépose sans souci de la transcription d'un sens) de la page je n'entends ni ce que je lis ni les souffles seul le passage de l'air dans ma gorge m'emporte et je bourdonne résonne la lecture devient ce forçage de la voix légèrement décalée du texte éprouvant des distances pour laisser entendre la tension présence diffuse disposée et la dépenser 
je suis à la trace l'énergie donnée par le sens et parfois d'un coup je bascule dans un point d'évanouissement je m'absente la lecture se fait toute seule saisi (mais trop saisi pour être souverain) moment intense où une forme (un rythme un ton des vitesses des hauteurs) surgit et s'impose dans le décadrage de la voix et des significations légère distance qui métamorphose le lieu de la lecture
et même dans le cas fréquent où l'énergie manque la grâce un battement ou une réserve s'entendent un suspens énervé la présence d'échos la convocation d'autres filets de voix d'autres maillages d'autres lectures et les auditeurs envieux de cette tension qu'ils portent confusément qu'ils reconnaissent qu'ils donnent et prennent sourdement haineux sont en quelque sorte les pères de ces lectures ils les fabriquent dans leur espace mental qu'ils discutent parfois avec gourmandise après est-ce si étranger au word spoken américain où défis et tensions sont marqués et où la parole tente de suspendre les conflits ? en savoir plus
parfois perdu dans les phrases la bouche sèche je m'embrouille je saute des lignes j'avale les mots j'enchaîne les lapsus j'entends trop les possibles du texte un n'importe quoi qui se glisse sous un autre n'importe quoi je bâcle je suis content d'en finir (mes meilleures lectures) et vite je m'arrache
c'est l'heure de ma leçon de calligraphie cent jours on me libère opportunément au printemps pour le reste de ma vie la joie sera ma préoccupation première pourquoi essayer de remonter les causes du malheur ? je crains que la joie d'année en année diminue comment imaginer qu'une tache de rouge puisse porter un printemps illimité ? ivre mes oreilles aiment le bruit de la pluie dans les pins troublés je me lève pourquoi serais-je gêné par les cailloux qui jonchent le chemin ? j'aime le tintement de ma canne qui les heurte appuyé sur elle j'écoute le son du fleuve sans limite
jaillit la fraîcheur nouvelle
devenir le son du fleuve


***

Photographie : Françoise Janicot, 1981.

Note :

Ce très beau texte de Bruno Montels est la transcription au mot près (non au souffle) de sa lecture réalisée à Bernay (Eure) en 1998 lors d'un petit festival de poésie organisé par le fanzine TAAT, qui devait le publier dans son second numéro (un dossier lui était consacré ainsi qu'au groupe de rock Circle X). Mais Bruno Montels est mort en 2000 et avec lui l'existence de cette éphémère publication.
Nos choix pour établir le texte (parenthèses, découpages des paragraphes, ponctuation, etc) ont été guidé par le rythme imprimé à la performance et par un petit travail comparatif des textes parus en revue depuis Tartalacrème jusqu'à ceux plus récents dans Boxon et Maison Atrides & Cie. Malgré cela, nous savons que ce n'est qu'une version du texte, un possible... La relecture attentive et enthousiaste de Alain Frontier (son ami et éditeur), que nous remercions tellement, nous a finalement convaincu de le publier ainsi.
Cette apparition après 17 ans est naturellement un hommage au poète qui a marqué ceux qui l'ont connu ou simplement rencontré, par sa gentillesse, sa discrétion et une intransigeance dont il ne s'est jamais départi. C'est aussi lutter contre un oubli qui le guette car l'oeuvre de Bruno Montels fût essentiellement orale donc éphémère. Seuls quelques enregistrements et ses rares publications, le plus souvent des livres brefs aux tirages très limités et des textes isolés en revues, témoignent d'une voie/x encore sans équivalent dans le paysage poétique contemporain. Tous procèdent d'un intense travail sur le support, la typographie, le matériau et le texte même (disposition, ponctuation, justification, couleurs, encrages…) qui dissémine, fragmente ou brouille (dérouille) une charge de sens souvent très intimiste, noue un lyrisme obscur et sublime à des expérimentations précises et sans limites, principalement issues des poésies sonores, visuelles (poésies qu'il connaissait parfaitement) et proches par bien d'autres aspects de la revue TXT. Ces livres de lectures empêchées sont des manières de tordre la langue, d'empâter le pathos, de creuser la respiration, de décaler le sens, de déjouer l'affect (ce dont Christian Prigent parle très bien dans son texte Ciao, Bruno !) comme l'étaient les performances intenses, inoubliables de Bruno Montels (inséparables de sa présence physique extrêmement tendue)... Tous ces vecteurs de diffusion montrent la nature volatile de cette oeuvre construite dans l'intrication absolue du texte, du dit et du corps, cet affrontement au réel, que la publication de cet inédit, à sa façon très modeste, cherche encore à rendre.
Une dernière chose : l'enregistrement de cette lecture a fait l'objet d'une publication aux alentours de 2002 sur une compilation désormais introuvable intitulée Mange tes morts ! (CMDF01. Cassette gratuite, tirée à 50 exemplaires, avec Charles Pennequin, Christophe Tarkos, Jacques Sivan, Bernard Heidsieck, Nathalie Quintane, Christian Prigent...). Son master s'est malheureusement perdu au gré des nombreux échanges postaux... Il n'est pas impossible toutefois d'en retrouver un jour la trace à l'IMEC, dans ses archives déposées là par un écrivain génial qui fût le dernier à avoir la cassette matrice entre ses mains (nous le savons) ... Affaire à suivre donc.
C'est ainsi : Bruno Montels n'en finit pas de (re)surgir... et de contredire ses disparitions.

***

Une bibliographie :

Ils o ne pioss (D'Atelier, Paris, 1977)
L’hartmotnique s’il vit (Interventions de Georges Badin. Collection Ecbolade, Beuvray, 1982)
Interruptions volontaires (Avec Paul Smith. Nèpe, collection Unfinitude, Ventabren, 1982)
End dans tous les jours  (Interventions de Georges Badin. Editions Carte Blanche, Montmorency, 1984)*
Mina l’ana (sans éditeur, sans date)*
Lignes de Fuites (CIPM, collection Le Refuge, Marseille, 1991)
C'est quoi ça ? (Aiou, collection Le tourbillon rassemblé, Saint-Etienne Vallée Française, 1996)*

Publications en revues et volumes collectifs : Doc(k)s, D'Atelier, Tartalacrème, Les Cahiers du Refuge, Action Poétique, Maison Atrides & Cie, BoxonPolyphonix, Fusées

* = ouvrage numérisé sur le blog cantos-propaganda.blogspot.fr