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22 septembre 2014

Charles Pennequin "Charles Péguy dans nos lignes"

Charles Pennequin
Charles Péguy dans nos lignes
(Atelier de L'agneau, 2014)

Disponible ou sur commande dans (toutes) les (bonnes) librairies et sur le site de l'éditeur...


Extrait :

L’Arbre Péguy.
Péguy c'est comme un arbre. Quand on regarde un arbre on ne demande pas si c'est logique. Si la logique de cet arbre est de pousser. Comme à Péguy, on ne demande pas si c’est logique que ça parle. Car ça parle. C’est comme un fleuve. Ou plutôt comme la sève d'un arbre. Ça ne fait que monter. Les dernières œuvres ont monté si haut dans le paysage littéraire français, qu'il faudrait imaginer un arbre antédiluvien. Un vieil arbre qui monterait encore. Une sève d'arbre qui monterait si haut que ça nous en donnerait le tournis. Et ça nous donne un sacré tournis. C’est le tournis des possibles. Tout est possible à chaque phrase avec Péguy. La sève tourne dans tous les sens. L'arbre Péguy a plusieurs branches. Chaque phrase peut proposer de nouvelles ramifications, et si j'ose dire, de nouveaux bourgeons de pensées. Des pensées comme des feuilles bien vertes. Péguy c’est des feuilles bien vertes pour un ciel bien bleu. Mais y en a marre des feuilles vertes ! Ça suffit les ciels bleus ! Plus personne ne veut entendre parler de feuilles. Plus personne ne veut qu’on lui rabâche les oreilles avec du vert. Plus personne ne veut qu’on lui cause de ciels ou qu’on l’assomme de paroles avec du bleu. La nature, les arbres, c’est louche. Le vert et le bleu, c’est louche. C’est avarié, pensent les modernes. Comme si le noir disait plus que le bleu. Comme si le sombre était plus proche du vrai que le vert. Vert et Vrai, ça paraît pourtant tout proche. Mais on ne veut plus d’images dans la modernité. On a trop annoncé la fin des métaphores pour que je vienne ici vous en déverser. Mais peu importe la métaphore, pour moi Péguy est tout de même face à ses ciels. Car chez Péguy, on parle forcément d’une pluralité de ciels. On dit les ciels, comme chez les peintres. Car Péguy a tout du peintre. Péguy a peint son époque, en craignant que le ciel ne s'assombrisse définitivement. Et il s'est assombri dans la pensée. Car a l'époque de Péguy, on pouvait encore penser comme un arbre. Un arbre qui pousse et qui pense. Et ca pensait en toute innocence. En toute naïveté ça pensait. En toute innocence et en naïveté. Et la naïveté c’est la vérité. C’est ça qui fait des ciels bleus et des arbres bien grands et bien verts. Pas des arbres de cité. Des arbres rabougris le long des routes, mais des fôrets. Pas de sinistres arbres tout décharnés du manque de pensée. De cette pensée exsangue. Cette pseudo droiture, alors que tout est couché. Tout est à l'horizontal dans la pensée d'aujourd'hui. Tout est au sol et raplapla. Ça ne bouge plus guère. Ou alors ça veut bouger, mais pour montrer ses différences. Ses prises de parties. Ses minables oppositions. Ses petites guéguerre à l'esprit. Ses petites circonvolutions. Ses petites et misérables prises de position. Tout est positionné aujourd'hui. Tout est bien tranché. Et Péguy serait bien malheureux dans cette forêt toute décharnée. Il serait bien seul et bien malheureux, tout là-haut, à la cime de son arbre. Au faîte de sa pensée. Tout au bout de ses branches. De ses phrases. Lui tout grand et tout vert. Lui tout rayonnant et tout ouvert. Lui face à des ciels si différends. Il serait bien en peine aujourd'hui. Tantôt on le traiterait de réactionnaire, tantôt on le prendrait pour un progressiste. Que de pauvres mots nous couvrent aujourd’hui. Que de pauvres vêtements nous habillent maintenant. Nous, les soi disant modernes. Nous les postmodernes. Nous dans la fin de tout. Car la fin de tout a déjà été proclamée. La fin de la poésie. La fin de l'art. La fin de la philosophie. Il ne manque plus que la fin de la bêtise. La fin de la connerie. La fin du sens a pris fin et une autre fin arrive. Toutes les fins nous tombent sur le poil et nous n'osons plus parler de vérité. Nous n'osons plus le parler vrai. Nous tournoyons comme des feuilles mortes au sol. Car la morale nous empoisonne. Toutes les morales. Tous les poisons modernes. Même les soi disant plus ouverts. Les morales ouvertes. A tous les vents ca s'ouvre. Même les luttes sont louches. Toutes les luttes nous paraissent louches. Car elles sont menées par des coincés. Des modernes et des postmodernes. Des coincés et des post-coincés. Aujourd'hui, si Péguy était vivant, si Péguy écrivait maintenant, il serait tantôt considéré comme un misogyne, tantôt comme un arriéré, tantôt comme un misanthrope. Un curé. Un vieux gauchiste qui finit mal. Un nationaliste pur et dur. Un fasciste pendant qu’on y est ! Il était trop croyant. Déjà a son époque, il était trop mystique. Déjà à son époque, il était trop pieu. Trop pur. Il écrivait trop bien. Déjà a son époque. Et aujourd’hui il nous raserait vite. Avec sa pensée. Avec son rythme. Avec sa phrase qui monte. Sa phrase qui s'amplifie. Sa phrase qui grossit à vu d'œil. Il montait au créneau de toute son époque. Il montait au créneau de tout ce que représentait la vie. Il magnifiait la vie. Il montait mais il démontait aussi. Il était le penseur parmi les poètes.
(...)

***



Charles Péguy dans nos lignes sonne la rencontre de deux paroles vraies, celles qui "montent au créneau de tout ce que représente la vie" et ré(ai)sonnent dans le constant va-et-vient d'une époque à l'autre, d'une oeuvre à l'autre, d'une modernité à l'autre. Le livre, construit en 4 très beaux textes (illustrés par Benjamin Monti) de formes singulières entre essai, soliloque poétique et litanie au grand souffle, parfois provocateur (jamais polémique) et volontiers pugiliste, force l'acuité de la pensée, va contre les idées reçues et les petits slogans qui épargnent tout effort de lecture vraiment engagée (capable d'acter la vie), coince dans leurs cordes, leurs vieilles cordes râpeuses et usées, les Maurras, les Finkielkraut (de son "maître" n'ayant à peu près rien compris, il n'est l'héritier que de ses propres insuffisances et fantasmes) et ces petits cercles réactionnaires qui n'annexeront plus désormais que leur propre bétise. Comme le dit Alain Badiou, Charles Péguy remonte...

Benjamin Monti
Atelier de L'agneau
(Excellent numéro consacré à Charles Péguy)